Une maison, six familles
Mardi, 17 h 30. Victoire arrive dans une salle à manger commune avec un immense bol de salade de chou et assez de saucisses pour nourrir un petit régiment.
En quelques minutes, la pièce vide devient pleine de vie. Les parents arrivent, certains avec un petit dans les bras, d’autres suivis par des enfants qui courent autour de la table.

La plus vieille des enfants, Noah, adore s'occuper des plus jeunes. Elle installe Orléans à sa place avant le souper communautaire.
Photo : Radio-Canada / Yoann Dénécé
En 10 minutes, les enfants ont avalé leur souper et repartent vivre leur vie. Le niveau de décibels baisse d’un cran. Les parents profitent de cette accalmie. Les discussions vont dans tous les sens, des compliments au chef au dernier balado écouté.

Une fois que les enfants ont mangé, certains repartent jouer et les adultes prennent le temps de jaser. Victoire est en discussion avec Audrey-Anne.
Photo : Radio-Canada / Yoann Dénécé
Ce rituel se répète tous les mardis et tous les jeudis. Chaque famille, à tour de rôle, prépare le repas pour les autres. C’est intense, cuisiner pour 18 personnes, mais tu fais un repas et tu en récoltes 5
, raconte Gabriel.

Les familles préparent à tour de rôle un souper communautaire tous les mardis et les jeudis. C'est l'occasion de socialiser et c'est des repas de moins dans la charge mentale de chaque famille.
Photo : Radio-Canada / Yoann Dénécé
C’est dans cette atmosphère conviviale que les membres de la communauté m'accueillent. Ils veulent en savoir un peu plus sur le projet de reportage avant d’ouvrir leurs portes toutes grandes à notre équipe. Je leur explique que leur mode de vie peut résonner auprès de bien des gens, surtout des parents, qui cherchent une autre manière de vivre, moins seuls, moins stressés.
Moi, je crois sincèrement avoir trouvé la recette du bonheur. Et j’aimerais que d’autres la trouvent aussi
, répond Fanny.
D’une idée à une offre d’achat
Le projet est parti d’un noyau de quatre jeunes hommes qui ont été colocataires à un moment ou un autre pendant leurs études. L’idée de vivre ensemble a germé pour toutes sortes de raisons. Avoir accès à la propriété, vivre de façon plus écologique, répartir le poids des tâches sur plusieurs épaules, ne plus vivre isolés. Ils en ont parlé, ils ont réfléchi au genre de cohabitation qu’ils voulaient. Ils y ont rêvé.
Tous de la grande région de Montréal, ils ont trouvé une maison à Trois-Rivières qui convenait parfaitement à leurs besoins. Six logements indépendants, mais un sous-sol commun. Quand ils ont appris qu’une autre offre d’achat était déposée, ils ont vite réagi. Le projet qui germait dans leur tête depuis des mois devait prendre forme au plus vite. Mais c’était complexe. Il fallait le mettre sur papier, s’entendre sur des règles de vie, sur les espaces communs, sur les modalités si quelqu'un veut quitter l’aventure… Ça n’a pas été facile de trouver du financement. Un établissement financier a accordé un prêt hypothécaire à six personnes, donc un représentant par famille. Ceux qui ne font pas l’objet du prêt ont signé un document notarié qui prouve leur propriété. Avec de la créativité et de la persévérance, c’est possible de créer un projet qui sort des sentiers battus.
À l’été 2023, ils ont loué un camion de déménagement pendant une semaine et fait quelques allers-retours entre Montréal et Trois-Rivières. Tout le monde a emménagé en même temps. Ç’a été un joyeux chaos
, raconte Fanny.
Une vie de parent plus facile
Nous commençons la visite de cette maison peu ordinaire chez François et Célia. Ils viennent d’accueillir leur premier enfant. La petite Louna a presque trois semaines et tout un village pour s’occuper d’elle. Pendant le souper commun, Louna passe dans les bras des autres adultes et ses parents ont droit à un répit pour manger. Un luxe dans la majorité des nouvelles familles.

Célia profite de quelques instants de répit pour manger pendant que d'autres prennent la petite Louna.
Photo : Radio-Canada / Yoann Dénécé
Ce soutien-là, c’est inestimable. Ça a tellement de valeur. On le vit en ce moment, et c’est le rêve. On ne pourrait pas avoir de meilleures conditions pour avoir un enfant.

Quand la petite Louna n'est pas dans les bras de son père François, les autres adultes donnent une petite pause aux nouveaux parents lors des repas communautaires.
Photo : Radio-Canada / Yoann Dénécé
Quand ils ont commencé à se fréquenter, François mijotait déjà le projet de vivre avec ses amis. Après un mois de fréquentation, il lui a parlé de son projet. Ça faisait pas si longtemps qu’on sortait ensemble, ça faisait un mois qu’on se voyait. Tsé, on va commencer par habiter ensemble
, rigole Célia.
Le projet était tentant et elle a voulu lui donner une chance. Mais encore fallait-il voir si elle avait envie d’aller vivre à Trois-Rivières avec les amis de son nouveau petit ami. Après plusieurs rencontres, elle a trouvé que le fit était bon.
Quand est venu le temps de fournir une mise de fonds, François s’est tourné vers sa mère, Sophie, pour un coup de pouce. Non seulement elle a aidé son fils, mais elle s’est jointe à l’aventure. En pleine pandémie, je voyais, moi, ma retraite approcher, et je me disais que c’est vraiment pas comme ça que j’avais l’intention de vieillir
, dit-elle.
Je suis un peu la grand-maman honoraire.
Moi, je suis la couche-tard. Quand ils veulent sortir, ils m’amènent le baby monitor. Les enfants dorment dans leur lit, pas besoin de les déménager quand ils reviennent
, raconte-t-elle.
L’entraide prend plusieurs formes. Quand ils vont à l'épicerie, ils reviennent presque toujours avec des bananes, du lait ou des œufs pour quelqu’un qui en a besoin. Des fois, un parent est retenu au travail et ne peut pas aller chercher son enfant à la garderie. Il y a toujours quelqu’un qui se porte volontaire pour y aller.
Les soupers communs deux fois par semaine permettent au groupe de passer du temps, tous ensemble, malgré les horaires chargés de chaque famille. Et ça libère de la charge mentale.

Les enfants tissent des liens très forts entre eux. Les parents remarquent qu'ils développent leur autonomie et leur flexibilité.
Photo : Radio-Canada / Yoann Dénécé
Les soupers communs, honnêtement, c’est la chose qui aide le plus, parce que c’est tellement une charge au quotidien de penser et de cuisiner quelque chose
, estime Audrey-Anne.
Garder la bonne entente
Tout le monde y met du sien et il faut s’assurer de dénouer les conflits dès qu’ils apparaissent. La bonne entente est primordiale. Ils ont tenté de prévoir toutes les embûches dès le départ, mais la vie réserve toujours des surprises. Ça n’a pas été long qu’on s’est rendu compte que la vie se passe dans les interstices de ce que tu avais prévu
, raconte Fanny.
Ils ont mis en place plusieurs mécanismes pour garder l’harmonie. Ils se rencontrent régulièrement pour faire le point sur les émotions et le ressenti de chacun. Ils ont nommé des médiateurs qui peuvent aider en cas de conflit. Ils doivent tous faire preuve d’ouverture et de bienveillance. Nécessairement, quand on prend une décision, ou presque, quelqu’un ne va pas être satisfait à 100 %
, reconnaît Gabriel.

Le groupe se partage la tâche de s'occuper de 17 poules. La construction de l'enclos et l'achat des poules est un exemple d'un projet qui n'a pas fait l'unanimité.
Photo : Radio-Canada / Yoann Dénécé
Certains sujets ont effectivement causé de la mésentente. Par exemple, quand ils ont acheté la résidence, il y avait un spa à l’extérieur. Quand il a brisé, certains voulaient s’en débarrasser pour des raisons environnementales ou économiques, alors que d’autres voulaient le réparer. À qui appartient-il alors? C’était un précédent à ne pas faire. Il ne peut pas y avoir de semi-privé
, explique Gabriel.
Les virus aussi leur rendent la vie dure. Neuf enfants, bientôt dix, ça crée tout un écosystème de maladies. Ils blaguent que la peste, le typhus et le choléra sont les seules infections qui ne sont pas encore entrées dans la maison.

Neuf enfants et dix adultes qui valorisent le transport actif, ça nécessite un endroit pour stationner une quantité impressionnante de vélos. Chaque famille ne possède qu'une voiture. Grâce à l'entraide, un deuxième véhicule n'est pas nécessaire.
Photo : Radio-Canada / Yoann Dénécé
Rien pour ternir leur enthousiasme.
Gabriel et Fanny croient qu’ils sont les plus convaincus du groupe. Une des motivations, c’est la survie de notre couple, pour être bien honnête
, lance Gabriel. Leur plus vieux, Lionel, est né avant le projet et ils ont réalisé que cette vie ne leur convenait pas. Solitude, attentes déçues, le projet de communauté répondait parfaitement à leurs besoins. Le poids du quotidien pèse moins lourd sur les épaules quand le fardeau est partagé. Pouvoir socialiser, faire des trucs d’adulte, en restant chez soi, on prend le moniteur, c’est priceless
, raconte Fanny.
Je ne peux même pas imaginer faire ça toute seule dans mon coin. Je ne sais pas comment les gens font ça.

Les parents de Lionel l'ont vu prendre énormément de confiance en lui quand ils ont emménagé à Trois-Rivières avec les autres.
Photo : Radio-Canada / Yoann Dénécé
Ils ont vu leur plus vieux prendre énormément de confiance en arrivant dans la maison. Lionel, en ce moment, je ne sais pas il est où, il se fait garder par la bunch. Ils peuvent passer des heures à jouer ensemble sans intervention parentale
, explique Gabriel. Les parents ne sont jamais loin. Les limites de chaque bulle familiale sont bien définies, mais les enfants apprennent à s’adapter en côtoyant d’aussi près d’autres familles.

Les enfants apprennent à côtoyer d'autres adultes et tissent des liens avec eux, comme François avec Éliam.
Photo : Radio-Canada / Yoann Dénécé
Nous continuons notre visite en passant par le sous-sol. Tous les logements ont un accès à ce lieu complètement commun. Ils ont quatre chambres d’amis, un cinéma maison, une bibliothèque, une salle de jeux, une salle de billard, un espace où ils stockent des achats faits en vrac pour le groupe et un atelier.
À l'extérieur, la cour est immense et boisée. Au milieu se trouve une piscine qui fait la joie de toute la bande lors des chaudes journées d’été. Il y a tout le temps un adulte sur le bord de la piscine. Les enfants passent leurs journées à se baigner.

Noah, Éliam et Lionel sont sortis tout de suite après le souper pour dépenser un peu d'énergie avant la routine du dodo.
Photo : Radio-Canada / Yoann Dénécé
En plus de se relayer au poste de surveillant de la piscine, ils sont 10 à se partager les tâches d’entretien. Un net avantage, selon Gabriel, parce que sinon, quand tu es propriétaire, tu te ramasses avec une liste assez longue de responsabilités et de choses que tu dois accomplir, que tu sois bon ou non, que ça te tente ou non
.
Nous poursuivons la tournée chez Audrey-Anne et Simon. Le visage d’Audrey-Anne s’illumine quand elle parle du projet de vie commune. Simon et elle rêvaient d’une vie différente, moins individuelle et matérialiste. N’empêche, avant d’acheter en groupe une maison à Trois-Rivières, le couple avait des craintes.
Déjà, dans la vie, ça peut être difficile de vivre ensemble et de s’habituer. Là, on déménage en gang, c’est sûr qu’on ne vit pas dans la même maison, mais reste qu’on se côtoie beaucoup plus que des voisins normaux
, explique Simon.
C’est justement dans cette proximité qu’ils nouent des liens de plus en plus profonds entre eux.
Quand ils ont emménagé, en 2023, ils étaient tous persuadés que c’était leur dernier déménagement à vie. On s’est dit, si on se déracine à 10, on prend nos racines et on les emmène ailleurs
, illustre Fanny. Ils espèrent maintenant inspirer d’autres gens à réfléchir à leur mode de vie et à oser. Quitte à faire comme eux et à en inventer un s’ils ne trouvent pas ce qui leur convient.
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